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29 juillet 2020 - 08:00

L’ombre des lobbyistes plane sur les résultats de la recherche

Médicaments génériques: quand la recherche dérange l’empire pharmaceutique

Par Salle des nouvelles

Mener des recherches sur les médicaments génériques n’est pas une simple affaire. Parlez-en à Jacinthe Leclerc, professeure au Département de sciences infirmières de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), dont les résultats de plusieurs études sur le sujet rapportent que le nombre de visites à l’hôpital (consultations à l’urgence ou hospitalisations) connaît une augmentation chez les utilisateurs des versions génériques de certains médicaments prescrits aux patients atteints de maladies cardiovasculaires. Des résultats qui ne plaisent toutefois pas aux fabricants de médicaments génériques.

« Chaque fois que nous publions un article qui met en lumière les résultats de nos études sur les médicaments génériques, j’ai peur des représailles », confie la jeune chercheuse, qui a travaillé en étroite collaboration avec le cardiologue Paul Poirier de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec – Université Laval.

Courriels intimidants, plaintes officielles, tentatives de discréditation des chercheurs, refus de publication par certaines revues scientifiques : l’ombre des lobbyistes plane sur les résultats de la recherche qui requestionnent l’équivalence des médicaments génériques approuvés par Santé Canada. Cette situation d’intimidation a d’ailleurs été décriée par les deux chercheurs dans un article révisé par les pairs intitulé « Corporate Lobbyists: Open Season on Academic Health Science », publié en mai 2020 dans The Canadian Journal of Cardiology.

Jacinthe Leclerc, professeure au Département de sciences infirmières de l’UQTR.

C’est surtout concernant des allégations de potentiels conflits d’intérêts et quant à l’indépendance des chercheurs que les lobbyistes ont tenté de construire un argumentaire visant à discréditer l’équipe de Jacinthe Leclerc.

« Nous avons considéré cet enjeu dès le départ, puis en continu pendant la conduite des études, en gérant les conflits d’intérêts potentiels en lien avec nos recherches, que ce soit en les éliminant ou en les déclarant spontanément, lorsque c’est approprié.De plus, les revues scientifiques insistent beaucoup sur la transparence des chercheurs en incitant fortement à la divulgation de potentiels conflits d’intérêts lorsque vient le temps de publier les résultats de recherche », affirme Mme Leclerc.

Pour la santé des patients
« Il ne faut pas oublier que l’enjeu dont il est question ici, c’est la santé des patients ! », lance-t-elle. De fait, une première recherche, publiée en 2017, a permis de comparer les hospitalisations et les consultations à l’urgence chez 136 177 patients québécois, âgés de 66 ans et plus, prenant l’un des trois médicaments visés par l’étude – losartan (Cozaar®), valsartan (Diovan®) et candésartan (Atacand®) – pour l’hypertension et l’insuffisance cardiaque, avant et après que les versions génériques apparaissent sur le marché.

Les résultats ont démontré que, selon le médicament, le taux de consultations à l’urgence et d’hospitalisations augmente de 8 à 14 % chez les utilisateurs des versions génériques par rapport à la population qui poursuivait avec la version originale.

Une autre étude, publiée en 2018, a été réalisée avec 280 000 patients québécois qui prenaient de la warfarine (Coumadin®), un anticoagulant disponible sur le marché depuis longtemps. Les chercheurs ont observé les données par tranche de 6 mois sur une période de 20 ans. Les résultats indiquent une augmentation de 10 % des visites à l’hôpital pour la population qui est passée au médicament générique par rapport à celle qui prenait toujours le médicament original.

Une troisième étude, publiée en 2019, portait cette fois sur le clopidogrel (Plavix®), un médicament qui prévient la formation de caillots dans le sang. Les chercheurs ont évalué 89 525 patients sur une période maximale de 3 ans. Cette fois, les visites à l’urgence et les hospitalisations grimpaient de 20 % chez les patients qui étaient passées au générique, comparativement à ceux qui sont restées sur l’original.

La professeure Leclerc analyse ces données avec prudence : « Bien qu’on ne puisse exclure que les résultats de ces études pourraient s’expliquer par d’autres facteurs que nous n’avons pas mesurés, ils laissent à penser que les reproductions génériques, moins dispendieuses, ne seraient peut-être pas suffisamment équivalentes à la version originale du médicament. »

« D’un côté, la formule chimique de l’ingrédient actif d’un médicament générique doit être en tous points équivalente à celle du médicament original. C’est une exigence de Santé Canada. Par contre, les ingrédients non médicamenteux, comme les agents de conservation, les colorants, les produits de remplissage, peuvent différer », précise la chercheuse de l’UQTR.

Des faits récents ont démontré que le procédé de fabrication de l’ingrédient actif peut différer entre le générique et l’original, une situation qui a déjà été associée à des contaminations de la pilule que prend le patient (ex. : des impuretés de nitrosamine). Ces rappels majeurs internationaux ont d’ailleurs fait les manchettes récemment.

« Il est inconcevable que nous devions subir la pression indue de lobbys alors que l’on souhaite ultiment valider des hypothèses et contribuer à améliorer la santé et la sécurité de la population. »

Toutefois, dans la majorité des cas, ce seraient des différences entre les ingrédients inactifs des versions originales et génériques qui pourraient induire des changements chez les patients, lorsqu’ils passent d’une marque de médicament à l’autre : « Par exemple, un patient qui absorbe moins vite, moins bien, ou plus vite et en plus grande proportion son médicament pourrait observer des différences sur la prise en charge de sa maladie. »

La plus récente publication de la chercheuse, en avril 2020, a même révélé une différence en termes de survie entre les patients ayant substitué à un certain type médicament cardiovasculaire générique par rapport à ceux demeurés sur l’original. « Cette fois-ci, ces résultats sont en faveur du médicament générique, mais il faudra absolument valider ces découvertes dans d’autres populations  », précise-t-elle.

Qu’en est-il à l’échelle mondiale ?
Refusant de se laisser intimider par les lobbys, l’équipe de Jacinthe Leclerc a récemment terminé une méta-analyse regroupant 72 articles scientifiques publiés dans différents pays et répondant à certains critères d’éligibilité, soit en premier lieu qu’il s’agisse d’études originales comparant les effets cliniques de médicaments originaux prescrits pour les maladies cardiovasculaires avec leurs versions génériques (cela exclut, par exemple, les études de pré-commercialisation). Notons au passage que parmi les articles scientifiques retenus, 22 présentent des recherches ayant été financées par l’industrie pharmaceutique elle-même.

« Incluant plus d’un million de patients, ce travail révèle que 60 % des études démontrent la même efficacité ou sécurité entre les originaux et leurs versions génériques, alors qu’environ 30 % des études avancent que les médicaments de marque leur seraient supérieurs. La méta-analyse nous a permis de documenter qu’à l’international, l’usage d’une version générique était associé à une augmentation brute du risque de visite à l’hôpital de 14 % comparativement à l’usage du médicament original. Malgré tout, les données sont encore insuffisantes et trop hétérogènes pour soutenir le fait que les médicaments génériques seraient aussi efficaces ou sécuritaires que leur contrepartie originale », croit la professeure Leclerc.

Lancer un signal d’alerte aux cliniciens
Étant moins dispendieux et permettant l’accès aux traitements pour tous les Québécois, les médicaments génériques sont très importants dans le système de santé du Québec. Dans ce contexte, Jacinthe Leclerc recommande aux cliniciens d’observer le patient lorsqu’il passe à la version générique, ou entre les versions génériques, pour s’assurer qu’il n’ait pas besoin d’un ajustement de dosage. « Il ne faut surtout pas que les patients arrêtent d’eux-mêmes leurs médicaments génériques. C’est pourquoi on doit être à l’écoute lorsqu’un patient parle de nouveaux effets secondaires et les rapporter à Santé Canada pour mieux caractériser le problème », dit-elle.

Celle qui était infirmière avant d’être professeure à l’UQTR ajoute : « J’observais une problématique en lien avec la substitution aux médicaments génériques dans ma pratique clinique, et plusieurs années plus tard, nos analyses nous permettent de constater cette tendance à l’échelle de la population. Nos résultats pourraient éclairer les cliniciens lorsque des patients témoignent de problèmes liés au passage à la version générique d’un médicament, même si celle-ci a été approuvée par Santé Canada. »

« En ce sens, il faut bien comprendre que l’objectif de nos recherches sur les médicaments génériques n’est pas d’attaquer l’industrie pharmaceutique, Santé Canada ou autres, ni de faire peur à la population avec nos résultats, qui auraient pu être totalement différents ! Cela dit, il est inconcevable que nous devions subir la pression indue de lobbys alors que l’on souhaite ultimement valider des hypothèses et contribuer à améliorer la santé et la sécurité de la population », conclut Jacinthe Leclerc.

Une collaboration de Pierre Pinsonnault

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