Mieux comprendre les différences entre le cœur d'un homme et celui d'une femme

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Après trois ans à vivre avec des douleurs à la poitrine qui s'empiraient avec le temps, Guylaine Pinet a finalement pu avoir son diagnostic après avoir consulté à la clinique Cardio F, le premier centre spécialisé en santé cardiovasculaire des femmes au Québec. Selon la cofondatrice du centre, la Dre Jessica Forcillo, un virage est en train de s'opérer dans la recherche en santé cardiaque chez la femme.
Cardio F est en place depuis cinq ans au Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM). «Mais c'était un effort depuis 2018. Dans notre domaine — je suis chirurgienne cardiaque — on voyait des iniquités en termes de santé cardiovasculaire des femmes. [...] Être une femme, c'est un prédicteur indépendant de mortalité, même dans une ère qui est très contemporaine», soutient la Dre Forcillo. Elle rappelle que la maladie cardiovasculaire est la première cause de mortalité chez les femmes dans le monde.
Au Canada, «Tout le monde en rouge» est une journée nationale qui a lieu le 13 février pour sensibiliser la population aux maladies du cœur chez la femme, qui sont souvent sous-diagnostiquées.
À la clinique, on traite de maladies spécifiques aux femmes et on s'intéresse aux facteurs de risque spécifiques à la trajectoire de vie de la femme. On entend par là les hormones, la grossesse, la ménopause, la ménarche, etc. Des chercheurs vont suivre certaines d'entre elles qui ont accepté de participer à la recherche.
La Dre Forcillo explique que d'un point de vue macroscopique, quand on regarde le cœur des hommes et des femmes, il n'y a pas de différence. «C'est quand un cœur devient endommagé, qu'il développe la maladie, c'est là que les différences surviennent. C'est-à-dire qu'on pense qu'il y a des différences cardiométaboliques, hormonales ou inflammatoires», détaille-t-elle.
Guylaine Pinet, une infirmière à la retraite, assure que Cardio F lui a redonné sa vie. «Je trouve que des fois, quand je dis ça, c'est un grand mot [...] mais c'est un peu ça quand même parce que j'étais rendue où j'avais toujours des douleurs», raconte-t-elle.
Le message que Mme Pinet veut porter est que les femmes doivent être attentives à leurs symptômes et insister pour être écoutées. «C'est difficile d'insister, dit-elle, parce que ce n'est pas nous qui sommes médecins.»
Mieux reconnaître les symptômes propres aux femmes
L'élément déclencheur pour Mme Pinet a été lorsqu'elle a perdu conscience alors qu'elle était au repos. Elle a eu plusieurs symptômes par la suite, tels que des tensions à la mâchoire et des serrements à la poitrine «comme un étau».
«Plus ça allait, plus ça se détériorait», se souvient-elle. Mme Pinet dit avoir été très bien prise en charge à l'Institut de cardiologie de Montréal, mais les examens qu'elle a passés ne donnaient pas de résultats concluants, avant qu'on la dirige vers Cardio F où le diagnostic est tombé: une angine vasospastique.
Mme Pinet prend aujourd'hui des médicaments d'exception qui lui vont bien, quoiqu'imparfaits. «Je pense que je ne retrouverai jamais la forme que j'avais avant, mais au moins, on m'a redonné une qualité de vie que j'avais perdue», se réjouit-elle.
Le cas de Mme Pinet n'est pas isolé. La Dre Forcillo affirme que les symptômes des femmes et des hommes peuvent être les mêmes pour un infarctus, mais la façon de les exprimer sera différente. Les femmes ont aussi d'autres symptômes qui peuvent être confondants, tels que des sudations, des bouffées de chaleur, des nausées, des douleurs abdominales. «Souvent, ça peut passer pour autre chose, comme des symptômes de ménopause ou une indigestion», indique la chirurgienne.
Léa Berbach, étudiante en cardiologie, estime que les femmes doivent apprendre à reconnaître les symptômes qui leur sont propres. «Je pense qu'il faudrait arriver à ce que les femmes connaissent mieux les symptômes qu'on dit plus atypiques, même si ce n'est pas atypique parce que c'est leurs symptômes propres à elles. Il faudrait peut-être mettre ça plus de l'avant et faire plus de prévention auprès des femmes pour qu'elles comprennent un peu mieux.»
La recherche en santé de la femme s'améliore
La recherche a historiquement été basée sur «l'approche du bikini», soit le système reproductif. «Ce qu'on voit depuis les 40 dernières années, c'est qu'il y a une augmentation de la prévalence de la maladie cardiovasculaire. Ça peut être dû à la modernisation de la femme à travers les années, ce qui fait en sorte qu'une femme est aussi touchée par les maladies cardiaques que les hommes», soulève Dre Forcillo.
Pour mieux comprendre, Mme Berbach fait des recherches sur les biomarqueurs, qui sont de petites molécules présentes dans le sang. «On essaie de voir ce qui pourrait prédire la maladie et aider un petit peu dans les directions, les interventions qu'on voudrait aller», explique l'étudiante en cardiologie.
Avec une machine spécialisée, les chercheurs tentent de voir si on arrive à repérer des différences au niveau des sexes. «Est-ce qu'il y aurait des marqueurs plus prononcés, plus dominants chez les femmes, chez les hommes, puis également au sein des interventions?», se questionne-t-elle.
Mme Berbach a fait une étude épidémiologique sur une base de données québécoise et ses résultats montrent que les facteurs non traditionnels (spécifiques à la trajectoire de vie des femmes) ont un impact sur le développement de la maladie. «Mais je pense qu'il faut encore plus pousser et faire plus d'analyses. Maintenant, ces résultats qu'on a avec des bases de données, on veut les [amener] dans nos projets cliniques avec les patientes», dit-elle.
La Dre Forcillo est encouragée par le fait que la recherche chez les femmes s'améliore. «Il y a clairement quelque chose qui est en train de se passer parce qu'il y a de plus en plus de groupes qui s'y intéressent. [...] On est vraiment à l'ère d'une médecine qui est personnalisée, individualisée, et c'est vers ça qu'on s'en va», pointe-t-elle.
La chirurgienne souligne que dans les congrès il y a désormais des sessions spécifiques sur la santé cardiaque des femmes. «Juste ça, c'est quelque chose. Ça se fait à travers le monde aussi. Il y a vraiment un signal d'alarme qui a été sonné par rapport à ça», conclut-elle. Il reste néanmoins ardu de recruter des femmes dans les essais cliniques pour faire de la recherche.
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Katrine Desautels, La Presse Canadienne