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Les véganes doivent composer avec des frictions relationnelles, révèle une étude

durée 15h08
29 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

Dans une société où l’omnivore est roi, les personnes véganes doivent souvent composer avec le jugement et l’incompréhension de leurs proches, les poussant parfois jusqu’à abandonner leur régime, révèle une récente étude.

Endurer des moqueries à l’heure du souper, manger un repas où l'on a caché des produits animaliers, avoir l’impression d’être un fardeau à table: ce sont toutes des expériences vécues par des personnes véganes rapportées par les chercheuses Aya Aboelenien, professeure aux HEC et Zeynep Arsel, professeure à l’école de gestion John-Molson.

La Pre Aboelenien, qui a dirigé l’étude, s’est entretenue avec une vingtaine de personnes ayant adopté un mode de vie végane, c’est-à-dire qu’ils ont fait une croix sur la consommation de produits issus de l’exploitation animale.

Cette logique s’applique aux aliments tels que les œufs ou aux produits contenant de la gélatine, et s’étend aux choix vestimentaires et aux activités de divertissement. Un végane va, par exemple, boycotter les zoos ou les cirques animaliers.

Or, la majorité des frictions relationnelles entre véganes et omnivores surgissent autour de la table, note Mme Aboelenien en entrevue avec La Presse Canadienne. «Il y a les soupers, les anniversaires, Noël. La nourriture est une activité quotidienne, et elle est imprégnée dans tous les aspects de notre vie», souligne-t-elle.

Initialement, l’objectif de la recherche était de cerner les circonstances qui poussent une personne à devenir végane. «Mais en faisant les premières rondes d’entrevues, on s’est rendu compte que les gens souhaitaient plus s’ouvrir sur leurs difficultés», raconte la professeure des HEC.

«Beaucoup d’entre eux ont rapporté des tensions avec les membres de leur famille. Ils s’attendaient à ce qu’il y ait des tensions en réponse à leur choix, mais il ne s’attendait pas à ce que ce soit aussi désagréable», explique la Pre Aboelenien.

C’est le cas de Benny, citée que par son prénom dans l’étude, qui a raconté que «sa famille a délibérément ajouté des ingrédients d'origine animale à ses repas sans le lui dire».

Lucas, un autre participant, a raconté que sa famille, d’origine italienne, refusait de l'accommoder en insistant qu’il échouerait et recommencerait à manger de la viande.

«Et vous savez quoi? J’ai échoué et j’étais vraiment en colère contre moi-même», peut-on lire dans un extrait de son témoignage intégré à l’étude. Ce dernier est retourné à une alimentation omnivore, jusqu’à ce qu’il s’entoure de proche qui soutiendrait sa démarche.

Une confrontation morale

Ces frictions peuvent également s’immiscer dans la sphère professionnelle, comme le raconte Nathe Perrone, qui organise des soirées véganes, en entrevue à La Presse Canadienne.

«Les véganes, ce n’est pas rare qu’on va recevoir des mesures disciplinaires professionnelles à cause de notre philosophie, confie Nathe Perrone, qui affirme avoir reçu des avis verbaux et écrits qui décourageaient d’aborder le véganisme entre collègues pour éviter des malaises.

«Une personne arrive et te présente des arguments comme quoi il faut absolument changer, pour des raisons éthiques, c’est confrontant-là. Je comprends que ça peut créer de l’inconfort», ajoute Nathe Perrone.

La Pre Aya Aboelenien abonde dans le même sens. Les principes moraux sur lesquels s’appuient les véganes peuvent exacerber les tensions avec les proches, explique-t-elle.

«[Les restrictions alimentaires qui n’ont] rien avoir avec la moralité ne causent pas la même résistance que celles qui sont fondées sur des raisons morales», affirme la professeure.

«Des parents peuvent se dire “es-tu en train de dire que je ne suis pas une personne éthique”», indique-t-elle.

Pour Aya Aboelenien, les résultats de sa recherche permettent d'expliquer les obstacles qui se dressent devant ceux qui adoptent d'autres comportements qui s'appuient sur des raisons «éthiques». Elle donne l'exemple des automobilistes qui se tournent vers les véhicules électriques pour des valeurs environnementales, ou des internautes qui rejettent l'intelligence artificielle.

«En psychologie, en sociologie, c'est un principe bien établi. Les arguments moraux ont tendance à choquer davantage parce que certains se sentent menacés dans leur identité. Personne ne veut être perçu comme une mauvaise personne», souligne-t-elle.

Techniques d'adaptation

Pour naviguer ces difficultés, les véganes ont tendance à développer des «compétences sociales» afin de protéger leurs relations, relève l’étude.

Tout d’abord, ils deviennent des experts en vulgarisation; c’est ce que la Pre Aboelenien nomme le décodage. Ici, l’objectif est d’être en mesure de communiquer clairement leurs intentions aux amis et membres de la famille. Cela peut devenir chronophage, puisqu’il faut des heures de recherches pour comprendre adéquatement les étiquettes, les menus et les limites d’un marché principalement omnivore.

D’autres se tournent vers le découplage, qui consiste à préparer ses propres repas pour participer aux événements sociaux, sans imposer ses restrictions.

Dans certains cas, les véganes vont se désinvestir, c’est-à-dire qu’ils éviteront les rassemblements où des produits animaliers seront présents ou refuseront des activités qui tournent autour de la nourriture.

Parfois, ils feront preuve de caméléonisme, une approche jugée plus conciliante. Alors, ces personnes «vont résoudre le conflit en imitant ce que les autres mangent, en choisissant les produits les moins problématiques à table», puis poursuivre leur démarche végane de manière individuelle.

Les conclusions de l’étude ont été publiées dans le Journal of Consumer Research.

Samira Ait Kaci Ali, La Presse Canadienne