Le Canada doit agir vite pour éviter d’être devancé sur le marché africain
OTTAWA — L'approche timide d'Ottawa en matière d'expansion commerciale en Afrique risque de faire prendre du retard au Canada par rapport à ses homologues dans le développement des échanges sur le continent, met en garde l'envoyé sud-africain.
Le haut-commissaire Rieaz Shaik a déclaré qu’Ottawa considérait toujours les pays africains comme des bénéficiaires d’aide et d’assistance en matière de sécurité, malgré une stratégie pour l’Afrique qui encourage le Canada à traiter le continent comme un ensemble de marchés dynamiques promis à une forte croissance.
«Ma critique à l’égard du Canada est qu’il n’a pas sérieusement opéré cette transition», a-t-il affirmé à La Presse Canadienne.
«Comme pour tous ceux qui arrivent en deuxième position sur un marché, on court le risque de ne pas y entrer — ou de voir le marché devenir saturé.»
Les partisans d’un engagement accru en Afrique soulignent que la Chine, les Émirats arabes unis et certains autres pays occidentaux ont noué des liens plus étroits sur le continent, qui pourraient porter leurs fruits pendant des décennies.
La commission des affaires étrangères du Sénat a fait écho à ce point de vue dans un rapport publié en décembre dernier, affirmant que le Canada devrait renforcer les effectifs de son service diplomatique afin de développer le commerce avec l’Afrique dans des secteurs autres que l’exploitation minière.
M. Shaik a indiqué qu’il s’efforçait d’amener le Canada à signer un accord de partenariat stratégique avec l’Afrique du Sud afin de s’engager à approfondir la collaboration dans cinq secteurs: l’agroalimentaire, les infrastructures, l’exploitation minière, l’énergie et les technologies de pointe. Cet accord s’appuierait sur un accord de promotion et de protection des investissements étrangers, un pacte qui met en place des règles juridiquement contraignantes pour protéger, promouvoir et développer les investissements étrangers entre deux pays.
«L’objectif est de redéfinir les relations entre le Canada et l’Afrique du Sud», a expliqué M. Shaik.
Le Canada a signé pour la dernière fois un accord d’investissement avec l’Afrique du Sud en 1997, et les deux pays travaillent depuis plusieurs années à la mise à jour de cet accord.
M. Shaik a indiqué que les négociations portaient principalement sur les tribunaux chargés de régler les différends entre investisseurs: le Canada souhaite un mécanisme de résolution international, tandis que la Constitution sud-africaine exige que les litiges soient tranchés par les tribunaux nationaux.
«C'est davantage une question d'ordre chronologique que de fond qui nous divise», a relevé M. Shaik.
Porte d'entrée vers le continent
Ce nouveau partenariat ferait de l’Afrique du Sud le tremplin du Canada vers d’autres pays d’Afrique australe et, à terme, vers la Zone de libre-échange continentale africaine, qui couvre la majeure partie du continent, a-t-il ajouté. Pour l’Afrique du Sud, le Canada constituerait la porte d’entrée pour développer ses activités commerciales aux États-Unis, au Mexique et en Amérique latine.
«Nous sommes tous deux, chacun de notre côté, des marchés relativement modestes. Mais au sein de nos régions respectives, nous devenons des marchés importants», a-t-il fait valoir.
M. Shaik a indiqué que trois entreprises canadiennes déjà présentes en Afrique du Sud — le géant céréalier AGT Foods, le fabricant de produits à base de pommes de terre McCain et la société d’ingénierie Hatch — pourraient toutes étendre leurs activités à l’ensemble du continent, si on leur accordait l’accès au marché et un soutien adapté.
Il a ajouté qu’Ottawa devait décider s’il souhaitait fixer les conditions d’un renforcement des échanges commerciaux avec l’Afrique et agir rapidement, ou attendre que davantage de marchés de consommation et de voies commerciales se développent, tandis que le Canada se concentrerait sur l’Europe, la Chine et l’Inde.
«Je pense que la réalité y contraindra — elle poussera le marché continental africain vers le Canada. La seule question qui se pose alors est de savoir si le Canada sera le premier à s’y lancer, a-t-il affirmé. Il pourrait être stratégique pour le Canada de choisir d’être le deuxième à pénétrer ce marché et de laisser la Chine, ainsi que d’autres acteurs, le développer.»
Un partenaire technologique
M. Shaik a indiqué que l’Afrique du Sud était déterminée à développer ses échanges commerciaux avec le Canada, et il a réitéré ses éloges à l’égard de l’Alberta et, en particulier, de la Saskatchewan pour avoir créé des «écosystèmes» favorisant le développement industriel.
En juillet, le vice-ministre sud-africain des Affaires étrangères a conduit une délégation venue découvrir comment la Saskatchewan a su associer la recherche technologique dans le domaine agricole à des partenariats commerciaux et à des stratégies commerciales, afin de maximiser les exportations de produits agricoles. Ils ont constaté des initiatives similaires de la part de l’Olds College, en Alberta.
«Notre délégation a été très impressionnée par l’ouverture vers l’extérieur dont font preuve tant l’Alberta que la Saskatchewan pour susciter l’intérêt des marchés», a souligné M. Shaik.
Il a ajouté que son pays étudiait également la manière dont la Nouvelle-Écosse avait numérisé les dossiers médicaux et pharmaceutiques.
M. Shaik a fait valoir que les Canadiens auraient tout intérêt à s’inspirer des avancées technologiques africaines, telles que le passage des petits paiements en espèces aux applications mobiles et l’utilisation des agences bancaires pour fournir des services administratifs et vérifier l’identité des usagers, notamment dans le cadre des démarches d’immigration.
Les leaders canadiens du secteur de l’intelligence artificielle pourraient mener des programmes pilotes en Afrique dans le cadre de la commercialisation de leurs applications, a-t-il déclaré, plutôt que de s’appuyer sur les capitaux et l’envergure américains.
«L’une des faiblesses fondamentales du secteur canadien de l’IA est que, bien qu’il développe la propriété intellectuelle, il doit se tourner vers les États-Unis pour atteindre une taille critique», a-t-il déclaré.
Dans l’ensemble, M. Shaik estime que l’objectif de M. Carney, qui consiste à doubler les exportations hors États-Unis au cours de la prochaine décennie, exigera d’Ottawa qu’elle convainque le secteur privé de regarder au-delà de Washington.
«Il faut faire évoluer la société canadienne, et en particulier les élites du monde financier au Canada. Car nous sommes peut-être confrontés au Canada au scénario de la grenouille qui cuit à petit feu», a-t-il affirmé.
«Même si l’eau devient de plus en plus chaude, on s’y sent bien; c’est ce à quoi nous sommes habitués pour le moment.»
Dylan Robertson, La Presse Canadienne

