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Des cours virtuels au Canada servent de bouées de sauvetage aux femmes afghanes

Des cours virtuels au Canada servent de bouées de sauvetage aux femmes afghanes
Photo: La Presse Canadienne, 2026

C'est un vendredi d'été et près d’une douzaine d’étudiants se connectent pour suivre leur cours de littérature en ligne. Le groupe est principalement composé de jeunes femmes venues de différentes régions d’Afghanistan, qui attendaient avec impatience leur tour pour discuter d’une histoire qu’elles avaient lue la semaine précédente.

Avant le retour au pouvoir des talibans il y a cinq ans, ces jeunes femmes étudiaient à l’école secondaire ou à l’université, espérant que leurs études leur ouvriraient la voie vers un avenir meilleur. Certaines venaient tout juste d’obtenir leur diplôme de baccalauréat. Mais leurs projets ont été mis en suspens lorsqu’elles se sont vu interdire l’accès à l’école, comme des millions d’autres jeunes filles afghanes.

Une fois par semaine, le groupe se réunit dans une salle Google Meet pour un cours de 90 minutes animé par Hazrat Wahriz, poète et éducateur établi à Toronto. Lors de cette séance à laquelle a assisté un journaliste, elles ont discuté d’une nouvelle racontant le périple d’un adolescent fuyant les talibans.

L’auteur de l’histoire, Shams Erfan, s’est joint à la classe virtuelle depuis Toronto et a écouté attentivement tout au long de la séance. Il a ensuite adressé quelques mots aux jeunes femmes.

«J’espère que vous continuerez (…) à écrire, à critiquer, à lire, à manifester, à suivre des cours en ligne», a-t-il déclaré en persan.

«Ces activités constituent un combat, a-t-il poursuivi, un combat contre l’idéologie des talibans qui tente de vous faire disparaître.»

Défier l'obscurantisme

Depuis 2021, le régime taliban exclut les femmes de tous les aspects de la vie publique en imposant ce que les organisations internationales de défense des droits de la personne qualifient de système d’«apartheid de genre». Le régime a promulgué des décrets de grande envergure visant à restreindre le droit des femmes au travail, à l’éducation et à la liberté de circulation.

Dans un rapport publié le mois dernier, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a estimé que 2,4 millions de filles afghanes se sont vu refuser l’accès à l’enseignement secondaire, un chiffre qui pourrait atteindre les 4 millions d’ici 2030.

Les talibans avaient également interdit l’éducation des filles et des femmes lors de leur premier règne à la fin des années 1990, avant que le régime ne soit renversé en 2001 par une coalition internationale menée par les États-Unis en réponse aux attentats du 11-Septembre.

Les troupes canadiennes ont passé 13 ans dans le pays dans le cadre d’une mission de stabilisation de l’Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Plus de 40 000 membres des Forces armées canadiennes ont été déployés en Afghanistan entre 2001 et 2014.

Les filles et les femmes ont pu retourner en classe en 2001, et l’armée canadienne ainsi que les organisations humanitaires ont investi massivement, au fil des ans, dans des projets d’éducation et d’autonomisation des femmes.

Mais les talibans ont mené une insurrection sanglante qui leur a ouvert la voie vers le retour au pouvoir en 2021. Peu après s’être emparé de Kaboul, le régime a rétabli son interdiction de l’éducation des femmes.

Alors que cette interdiction perdure, les écoles virtuelles et clandestines opérant depuis l’étranger — notamment celle fondée par M. Wahriz à Toronto — sont devenues une bouée de sauvetage pour beaucoup.

Outre des cours en ligne de littérature, de photographie et de réflexion critique, l’association à but non lucratif de M. Wahriz, le Réseau des écoles communautaires pour filles en Afghanistan, gère un réseau d’écoles clandestines à travers tout le pays.

«Notre première école a été créée dans l’une des provinces reculées d’Afghanistan et, depuis lors, nous avons progressivement étendu nos activités», a-t-il expliqué.

Plus de 1600 filles suivent désormais des cours dans ses salles de classe clandestines, dispensés par des enseignants qui transforment leur propre domicile en centres d’apprentissage, a-t-il précisé.

Selon la réglementation en vigueur, les filles ne sont autorisées à aller à l’école que jusqu’à la sixième, ce qui signifie que celles qui poursuivent des études secondaires ou supérieures enfreignent le code religieux strict des talibans. Si elles sont prises sur le fait, elles s’exposent à de lourdes sanctions, notamment des violences physiques et l’emprisonnement.

Malgré ces risques, a souligné M. Wahriz, les filles se présentent chaque jour en classe pour étudier les mathématiques, la physique, la chimie et l’histoire, dans un combat contre la «noirceur».

«Nous défions cette obscurité par notre simple existence», a-t-il clamé.

M. Wahriz a précisé que le financement du réseau provenait principalement de personnes «bienveillantes» de son entourage, notamment ses amis canadiens et une organisation basée au Royaume-Uni.

Les enseignants reçoivent 100 $ par mois lorsque des fonds sont disponibles, a-t-il indiqué.

«Ils sont dévoués et suffisamment engagés pour ne pas s'attendre à être payés tous les mois, mais ils sont certains que, dès que nous trouvons des fonds, ils sont payés», a affirmé M. Wahriz.

Il a ajouté que, même si ses efforts ne sont qu’une «petite goutte dans le désert» compte tenu de l’ampleur de la crise, il reste optimiste, car d’autres agissent de la même manière.

«Goutte après goutte, cela finit par former une mer», a-t-il rappelé, faisant référence à un proverbe persan.

Un certain nombre d'organisations similaires dans d'autres pays s'efforcent également de contourner l'interdiction de l'éducation des filles imposée par les talibans.

Les droits des femmes ont constitué un enjeu central lors des pourparlers de paix de 2020 entre les talibans et l'ancien gouvernement afghan soutenu par les États-Unis.

Les négociateurs talibans ont affirmé à plusieurs reprises qu’ils ne s’opposeraient plus au droit des femmes à l’éducation et à l’emploi, mais «dans le cadre de la loi islamique», une promesse vague qu’ils ont immédiatement rompue après leur prise de pouvoir. Depuis, ils ont publié plus de 100 décrets visant les femmes, selon les Nations unies.

Le chef suprême du groupe, Haibatullah Akhundzada, et son président de la Cour suprême, Abdul Hakim Haqqani, sont désormais recherchés par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité liés à leur traitement des femmes et des filles.

Le gouvernement canadien a déclaré qu’il soutenait depuis plus de 2 décennies les efforts visant à élargir l’accès à l’éducation pour tous les Afghans, y compris les filles et les femmes, et qu’il avait débloqué plus de 143 millions $ pour financer des programmes d’éducation et de santé au cours des cinq dernières années, tout en évitant tout investissement par l’intermédiaire des talibans.

«Le Canada condamne fermement la répression en cours, les violations systématiques des droits de la personne et l’érosion des libertés fondamentales sous le régime des talibans en Afghanistan, et est profondément préoccupé par l’aggravation de la situation humanitaire», a déclaré Brittany Fletcher, porte-parole d’Affaires mondiales Canada, dans une déclaration.

Ouvrir des portes

Pour Murwarid Ziayee, l’impact dévastateur de l’interdiction de l’éducation des femmes a été une expérience «douloureuse».

Elle était en dernier semestre de droit lorsque les talibans ont pris le pouvoir en 1996 et ont fermé les portes de l’université de Kaboul aux étudiantes. Mais elle n’a pas renoncé à ses rêves, a-t-elle raconté.

Mme Ziayee a étudié en autodidacte, appris l’anglais et acquis des compétences informatiques, et a même trouvé un emploi au sein d’une association à but non lucratif clandestine qui contribuait à l’éducation des femmes à l’époque. Elle a pu terminer ses études et obtenir son diplôme après la chute des talibans en 2001.

Aujourd’hui directrice générale de l’organisation «Right to Learn in Afghanistan», établie à Calgary, elle dit s’efforcer d’apporter sa contribution pour aider les filles et les femmes qui se sont à nouveau vu interdire l’accès à l’école.

«Mieux vaut être aux commandes, prendre les rênes, aller de l’avant et faire ce qui est en notre pouvoir», a-t-elle soutenu en entrevue.

Cette association à but non lucratif, anciennement connue sous le nom de «Canadian Women for Women in Afghanistan», a été fondée en 1998 et œuvre depuis lors à l’autonomisation des femmes par l’éducation.

Mme Ziayee a indiqué que plus de 700 élèves, principalement en Afghanistan, fréquentent l’école virtuelle de l’organisation et que 92 % d’entre eux sont des filles.

La première promotion obtiendra son diplôme d’école secondaire l’année prochaine, a-t-elle précisé. «Une fois que vous offrez une éducation à ces jeunes filles (…) de nombreuses portes s’ouvriront à elles.»

Elle a expliqué que les élèves de la première à la troisième année de secondaire suivent le programme scolaire de l’ancien gouvernement avant de suivre des cours reconnus au Canada et à l’échelle internationale pendant les trois dernières années de cours.

Une fois leur diplôme obtenu, les élèves sont détenteurs de diplômes reconnus à l’échelle internationale, ce qui leur permet de postuler à des études supérieures à l’étranger. La majeure partie du financement provient du gouvernement fédéral ou de particuliers canadiens, tandis que des personnes résidant dans d’autres pays soutiennent également certains élèves.

Mais même si de nombreuses autres organisations sont impliquées, elles ne peuvent pas se substituer à l’État dans sa mission d’assurer l’éducation, a relevé Mme Ziayee.

«Le fossé est immense et c’est pourquoi nous attendons évidemment avec impatience, nous prions et nous militons pour que les choses changent en Afghanistan», a déclaré Murwarid Ziayee.

D'ici là, le groupe souhaite voir la communauté internationale se mobiliser pour financer des solutions alternatives permettant de soutenir davantage de femmes et de jeunes filles afghanes «qui sont laissées pour compte et attendent une chance de s’inscrire», a expliqué Mme Ziayee.

Sharif Hassan, La Presse Canadienne