Churchill Falls: de la flexibilité, mais peu d'énergie nouvelle, affirme un expert
MONTRÉAL — Si les milieux des affaires et de la transition énergétique saluent la nouvelle entente-cadre conclue entre Québec et Terre-Neuve visant à augmenter la production énergétique des installations de Churchill Falls, d'autres invitent la population à modérer son enthousiasme.
Alors qu'Hydro-Québec cherche à doubler sa production d'électricité d'ici 2050, Normand Mousseau, directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier, a averti que cette entente ne risque pas de mettre «beaucoup plus d'énergie sur la table».
L'entente-cadre annoncée lundi et conclue entre Hydro-Québec et Newfoundland and Labrador Hydro s'appliquera pour les 50 prochaines années une fois qu'elle sera ratifiée. Elle jette les bases d'un chantier colossal qui permettra à Hydro-Québec d'augmenter son potentiel énergétique au Labrador de 2 800 MW pour atteindre jusqu'à 10 000 MW de puissance.
Hydro-Québec compte investir 45 milliards $ pour augmenter la puissance de la centrale hydroélectrique de Churchill Falls, mettre en place une centrale à Gull Island et construire de nouvelles lignes de transport d'électricité.
Le gouvernement fédéral va contribuer à hauteur de 6,5 milliards $ de ce 45 milliards $ au moyen de crédits d’impôt et de garanties de prêt.
Tant Hydro-Québec que les gouvernements provincial et fédéral ont décrit cette entente historique comme étant le projet d'énergie renouvelable le plus ambitieux en Amérique du Nord. La première ministre du Québec, Christine Fréchette, a affirmé lors de l'annonce que ces investissements pourront assurer la sécurité du Québec durant les 50 années à venir.
«C'est un peu exagéré, soutient M. Mousseau. En fait, on n'a pas beaucoup plus d'énergie qu'on en a présentement avec Churchill.»
Il y a une distinction à faire entre l'augmentation de la puissance d'une centrale et l'ajout de nouvelles sources d'énergie, précise celui qui est également professeur titulaire au département de physique de l'Université de Montréal.
Ainsi, l'augmentation de la puissance de la centrale de Churchill Falls permettra de fournir plus d'énergie à un moment donné, par exemple, durant les temps de grands froids. «Sur l'année, on n'a pas plus d'énergie, on a la même quantité d'eau qui va passer dans les turbines et c'est cette quantité d'eau là qui va définir la quantité (d'électricité) qu'on a dans l'année», indique M. Rousseau.
Le développement d'un nouveau parc éolien et d'une centrale à Gull Island va permettre, quant à eux, d'ajouter de l'énergie, mais leur contribution à l'atteinte des cibles d'Hydro-Québec sera relativement faible, précise M. Mousseau. À titre d'exemple, les 12 térawattheures qui seront produits annuellement par la centrale de Gull Island ne représentent que 6% de la production actuelle d'Hydro-Québec, qui se situe à environ 200 térawattheures, explique-t-il.
Le professeur soutient que la force de l'entente réside surtout dans la flexibilité additionnelle qu'elle garantit à un coût avantageux d'environ six cents le kilowattheure en moyenne.
«Donc [l'entente] contribue relativement peu à la demande énergétique totale, mais ça assure une base», affirme le professeur.
De son côté, l'Institut climatique du Canada se réjouit de cette annonce. «C'est de grandes nouvelles pour la croissance du réseau électrique au Canada», déclare Sachi Gibson, directrice de la recherche en atténuation à l'Institut climatique du Canada.
«L'annonce d'aujourd'hui illustre bien le niveau d'ambition nécessaire pour atteindre l'objectif du Canada de doubler la capacité du réseau électrique avec l'énergie propre», souligne-t-elle en entrevue avec La Presse Canadienne.
Une entente applaudie par le milieu des affaires
«C'est sûr que c'est une bonne chose parce que ça réduit le caractère incertain derrière l'atteinte de certaines cibles», affirme Gabriel Giguère, analyste en politiques publiques à l'Institut économique de Montréal.
Tout comme M. Mousseau, il affirme que le coût d'approvisionnement par kilowattheure négocié par Hydro-Québec demeure avantageux, même s'il constitue une hausse considérable par rapport au prix de 0,2 cent du kilowattheure, en vigueur depuis l'entente initiale signée en 1969.
«Si vous faites un nouveau barrage, il va être prêt dans 15 ans, donc en 2040 environ et le coût d'électricité par kilowattheure va être plus élevé que ce que Québec a été capable d'aller chercher avec un projet comme Gull Island, qui fait en sorte que la pression haussière sur les tarifs risque d'être moindre, bien que présente, pour les Québécois», explique l'analyste.
Pour le Conseil du patronat du Québec (CPQ), ces investissements offriront de la prévisibilité tant souhaitée par les entreprises en attente de bloc d'énergie pour se décarboner ou croître.
«Cette prévisibilité doit aussi s'accompagner de tarifs d'électricité concurrentiels», affirme par voie de communiqué la présidente et cheffe de la direction du CPQ, Michelle LLambías Meunier.
Même son de cloche du côté de l'Association minière du Québec. «Pour que cette énergie soutienne concrètement la réalisation de projets industriels et miniers, elle devra s'accompagner des infrastructures de transport adéquates ainsi que de conditions d'accès prévisibles, compétitives et adaptées aux besoins des entreprises», soutient l'AMQ dans un communiqué.
Samira Ait Kaci Ali, La Presse Canadienne

