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De la sève dans les veines

TROIS-RIVIÈRES - 

Le métier de bûcheron alimente depuis longtemps toutes sortes de mythes et d’histoires dans la société québécoise. Pourtant, ce métier a bien changé avec l’évolution de la technologie et les montagnes russes de l’économie. Qu’en reste-t-il aujourd’hui?

Cela fera bientôt 40 ans que Jean-Marc Lemire vit de sa passion: la forêt. Rien ne le destinait pourtant au métier de bûcheron – que l’on appelle désormais producteur forestier.

«J’ai racheté la terre à bois de mon père en 1974 et en 1977, j’ai passé au feu. Après ça, je me suis demandé ce que je voulais faire de ma vie. Je connaissais bien les essences de bois et j’avais une bonne expérience en forêt. Je me suis acheté une débusqueuse et j’ai commencé», raconte le sexagénaire.

Après quelques années de vaches maigres, M. Lemire se fait la main et arrive à faire du bois son unique gagne-pain. Contrairement à d’autres producteurs, il choisit de rester à Nicolet plutôt que de s’exiler pour bûcher pour d’autres, ce qui aurait impliqué d’abandonner sa famille pour de longues périodes.

«Quand j’étais jeune, j’ai eu des offres pour aller bûcher à Matawin, mais j’ai refusé parce que j’avais deux jeunes filles. Mon beau-père faisait ça, il partait deux ou trois mois et quand il revenait, ses enfants avaient peur de lui parce qu’ils ne le reconnaissaient pas. Je suis content d’avoir fait le choix de rester», explique-t-il.

Un travail de mathématicien

Si le principal souci de Jean-Marc Lemire a longtemps été de couper et vendre son bois, il a rapidement dû apprendre à estimer combien allaient lui rapporter chacun de ses contrats. Un calcul qui est loin d’être simple, mais essentiel à faire.

«Aujourd’hui, je suis capable de voir si les arbres sont malades et d’estimer la densité du bois, par exemple. J’arrive à calculer à l’œil. Quand j’hésite beaucoup, je peux faire venir un ingénieur qui va estimer à ma place», explique-t-il.

Le producteur forestier a aussi dû s’adapter à son temps. S’il garde quelques tronçonneuses pour certaines opérations, le gros du travail se fait aujourd’hui par de la machinerie à la fine pointe de la technologie. Voilà déjà quelques années que M. Lemire s’est doté d’une «multifonctionnelle», une machine qui abat, émonde et scie en billots de la longueur désirée les arbres. Si de tels outils permettent d’augmenter la production, ils viennent également avec leur lot de frais en tout genre.

«On fait beaucoup de mécanique nous-mêmes, mais avec l’électronique, c’est moins possible. On est obligé de faire venir des mécaniciens spécialisés quand il y a un bris et ils chargent 130 $ de l’heure», illustre M. Lemire.

Un métier qui comporte son lot de dangers

Si la technologie permet de mieux prévenir les dangers, ceux-ci restent nombreux en forêt.

«Ça m’est arrivé de me blesser gravement. C’est particulièrement dangereux l’hiver parce que quand un arbre éclate, les morceaux peuvent voler un peu partout. Il faut être très prudent», reconnaît M. Lemire.

Le fort ralentissement que connait l’industrie forestière depuis les dernières années n’a pas non plus épargné les producteurs forestiers, qui fournissent les usines à papier (voir autre texte).

«J’aime le bois, je capote ma vie quand je suis en forêt. Je ne me vois pas travailler dans une shop. Mais si je n’aimais pas autant le bois, ça ferait 10 ans que je serais parti», concède M. Lemire.

L’avenir de l'industrie forestière

La crise de l’industrie forestière commence à s’estomper, ce qui permet aux travailleurs de ce domaine d’entrevoir de meilleurs lendemains.

Au plus creux de la vague, l’industrie a vu son volume de production chuter de plus de moitié au Québec. Si les producteurs forestiers de la Mauricie et du Centre-du-Québec ont été moins durement touchés que dans d’autres régions, la situation reste difficile.

«Depuis sept ou huit ans, ça ne va plus du tout. Il faut travailler presque deux fois plus pour arriver aux mêmes revenus, puisque les prix diminuent et les dépenses comme l’essence augmentent. Pour deux semaines d’ouvrage, ça me coûte 3000 $ d’essence», explique Jean-Marc Lemire, producteur forestier du Centre-du-Québec.

Le marché reprend toutefois du poil de la bête et selon le Syndicat des producteurs de bois du Centre-du-Québec, ce n’est qu’une question de temps avant que les activités ne reprennent.

«Il y a plusieurs producteurs qui ont fermé boutique, mais il y en a aussi qui ont rangé leur machinerie dans leur cour en attendant que ça revienne. Ceux qui prennent le temps de s’asseoir et de calculer les différentes valeurs, comme Jean-Marc, ils s’en sont sortis», insiste le président du Syndicat, Ghislain LeBlond.

Les «belles années» sont passées

M. LeBlond craint toutefois que les «belles années» du bois ne soient passées.

«Je ne pense pas que ça va revenir comme c’était avant, à court ou à moyen terme. Mais quand la demande va remonter aux États-Unis, les prix vont augmenter à nouveau», croit-il.

Malgré ce triste constat, il soutient que le métier de producteur forestier a encore un avenir.

«Il y a encore des possibilités pour les jeunes, mais c’est sûr que le métier s’est transformé. Bûcher à la scie mécanique, ça ne se fait presque plus, puisque la productivité est au rendez-vous. Mais un jeune qui s’achète sa machine peut facilement travailler pour quelqu’un ou à son compte. C’est ça, l’avenir du métier», estime-t-il.

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